July 6, 2020

Se relever grâce à l’art après une crise : l’exemple cambodgien

Le Cambodge a une longue et riche histoire remontant avant l’époque du Moyen-Âge. C’est au cours de l’âge d’or de l’Empire khmer (entre les IXe et le XIIIe siècles) que les arts et la culture se sont intégrés à la société, grâce à la religion, ses rites et ses coutumes.
Daniel Rothenberg

Alexandre P. Bédard, Université du Québec à Montréal (UQAM); Caroline Coulombe, Université du Québec à Montréal (UQAM); François Audet, Université du Québec à Montréal (UQAM), and Phloeun Prim

Même si l’Histoire a connu différentes catastrophes et crises humanitaires, un fait demeure : nous nous comparons et essayons de comprendre ce qui se passe ailleurs. Ces comparaisons nous permettent de nous éclairer sur les meilleures pratiques de gestion ou de sortie de crise.

Nous constatons avec la pandémie de Covid-19, et notamment à l’étape du déconfinement, qu’il n’y a pas UNE réponse aux crises, mais DES réponses plus ou moins adaptées, implantées à coup d’essais et erreurs.

À l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH), notre équipe s’est intéressée à quelques exemples où l’art et la culture ont été mobilisés comme leviers de développement à la fois social, communautaire, économique et citoyen dans différents pays, dont Haïti et le Cambodge.

Le Cambodge est un cas particulier : ce pays a su trouver dans l’art et la culture un moyen de se reconstruire après le génocide de 1979. Bien sûr le contexte est différent, mais comment peut-on s’inspirer de l’exemple cambodgien pour se relever de la crise sanitaire actuelle ?

L’art et la culture en crise

D’abord, qu’entendons-nous par « crise » ? Faisons-nous simplement référence à l’aspect sanitaire ?

Nos décideurs gouvernementaux ont catégorisé la période actuelle comme étant une « guerre » contre un ennemi invisible. Or une guerre laisse des séquelles, parfois structurelles puis sociales, sociétales et humaines. Aussi, comme lors de conflits armés, cette « guerre sanitaire » impose une ligne de front dans les hôpitaux ou les centres de personnes âgées.

En temps de guerre, l’art et la culture, piliers importants de nos sociétés, sont durement touchés, parfois même stratégiquement détruits.

La renaissance de l’art au Cambodge

Le Cambodge a une longue et riche histoire remontant avant l’époque du Moyen-Âge. C’est au cours de l’âge d’or de l’Empire khmer (entre les IXe et le XIIIe siècles) que les arts et la culture se sont intégrés à la société, grâce à la religion, ses rites et ses coutumes. Toutefois, cette richesse culturelle cambodgienne à tradition orale fut grandement affectée par les guerres et le génocide.

À la suite du génocide de 1975 perpétré sous le régime tyrannique des Khmers rouges, les arts et la culture ont presque entièrement disparu, tout comme près de 20 % de la population exterminée par le régime de Pol Pot, chassé du pouvoir en 1979. L’instabilité et les conflits sont demeurés présents pendant une vingtaine d’années.

Pour redonner à l’art ses lettres de noblesse, Arn Chorn-Pond, fonde en 1998, après le dernier soulèvement de Pol Pot en 1997, le Programme des Maîtres-performeurs cambodgiens, qui deviendra le Cambodian Living Arts. Né au Cambodge dans une famille d’artistes ayant survécu au génocide, il a étudié aux États-Unis et y a travaillé quelques années comme travailleur social avant de retourner au Cambodge.

Aujourd’hui, le Cambodian Living Arts regroupe plusieurs centaines d’artistes et d’employés œuvrant à différents niveaux : l’éducation aux arts, la protection du patrimoine, le développement des leaders de demain, des marchés et d’un réseau fort.

Cette organisation à but non lucratif utilise l’art et la culture pour remplir sa mission de guérir les traumatismes, sauvegarder les traditions, redonner du sens dans la communauté et former les jeunes afin qu’ils contribuent à l’essor du pays. Cet OBNL a maintenant un écosystème élargi de partenaires dans d’autres régions du monde.

Comme l’explique son actuel directeur général, Phloeun Prim, la destruction des symboles et des artefacts culturels (lieux religieux, lieux culturels, monuments et œuvres d’art) fait partie intégrante des conséquences d’un conflit. L’opprimant, qu’il soit un autre pays ou un dictateur, cherchera à déraciner le groupe opprimé de son identité, de sa culture et instaurer sa propre vision sociétale.

Un arrêt brutal avec la pandémie

Sans en détruire les infrastructures, la pandémie mondiale a touché le secteur culturel en premier avec la fermeture des salles de spectacles et de cinéma, les interdictions de rassemblements de masse ou l’arrêt des festivals. Les arts vivants, les arts visuels et l’accès au patrimoine apparaissent aussi en dernier dans le plan de déconfinement. En compensation, les gouvernements fédéral et provinciaux ont mis en place de l’aide à la fois pour survivre, mais aussi pour se développer.

Toutefois, comme on le voit avec la possibilité d’ouverture des salles de spectacles, les mesures économiques ne sont pas suffisantes pour tous et ne garantissent pas que le public sera au rendez-vous. L’arrêt brutal et prolongé des activités culturelles, de même que la perspective d’une deuxième vague de contamination à la Covid-19, laissent entrevoir des contrecoups pendant longtemps. Une stratégie de régénération culturelle supportée par nos gouvernements et des institutions fortes, telle que le Cambodian Living Arts au Cambodge, devrait être envisagée.

Ce travail de régénération fut essentiel pour permettre au Cambodge de se relever. S’y est ajouté le besoin de transmettre la culture afin de recréer les ponts entre les générations, entre les individus et entre les institutions. Partager oralement son art ne signifie pas seulement transmettre un savoir-faire ; c’est aussi transmettre un savoir-être.

Maître Ling Srey enseignant le Kantaoming, musique traditionnelle cambodgienne utilisée lors de funérailles, dans la province de Siem Reap, Cambodge.
Matthew Wakem

En enseignant son art, le maître transmet son identité à l’autre. Et l’apprenant a le devoir de s’approprier ces savoirs pour les amener plus loin, et créer sa propre interprétation des symboles. Voilà ce qui crée des sociétés plus résilientes.

Aujourd’hui, le Cambodian Living Arts continue d’investir dans les leaders culturels actuels et futurs. Ce sont eux qui devront rebâtir dans le nouvel environnement post crise, où les interactions, les communautés et les identités ne seront plus les mêmes.

Aller à la rencontre du public

Chez nous, nous voyons des initiatives locales pointer leur nez. La Banque TD et Vidéotron se sont associés pour présenter des spectacles musicaux sur scènes extérieures, en formule « ciné-parc », où les spectateurs pourront profiter de l’événement dans leur véhicule.

D’autres choisissent de se déplacer vers les gens. C’est le cas du Théâtre de la Ville, à Longueuil, qui offre une programmation déambulatoire de trois spectacles. Ainsi, l’art va à la rencontre du public, un peu comme le théâtre de rue, au début du confinement. De même, Le Festif, dans Charlevoix, propose des séances d’écoute immersives en plein air.

Enseigner et propager la culture, c’est se regrouper et se retrouver. Par ailleurs, « tout être humain est capable, grâce à l’art, de rétablir son lien avec la société ». Ainsi, puisque le déconfinement du secteur culturel est imminent, il est temps de se réapproprier notre culture.

Retrouver une nouvelle normalité

Notre manière d’aborder l’art, la culture et les interactions entre artistes et citoyens changera dans la nouvelle réalité post Covid. Il faudra se réapprivoiser, se faire confiance, puis se laisser-aller tout en respectant les règles.

Une étude d’Habo studios montre que le retour « à la normalité » dans la consommation des arts n’est pas pour bientôt. Il faudra attendre au moins jusqu’en 2021 (et peut-être 2022 selon certains décideurs du milieu) avant de retrouver le niveau de consommation d’avant Covid, du moins pour la région de Montréal.

Bien que les rassemblements intérieurs de 50 personnes soient permis, les salles de spectacles semblent vouloir attendre à l’automne pour lancer leur programmation. D’ici là, le secteur culturel devra proposer des alternatives virtuelles ou extérieures, selon les règles sanitaires. Il cherchera, tout comme nous, à définir sa nouvelle normalité.The Conversation

Alexandre P. Bédard, Postdoctoral research associate, Université du Québec à Montréal (UQAM); Caroline Coulombe, Professeur, Université du Québec à Montréal (UQAM); François Audet, Professeur, Université du Québec à Montréal (UQAM), and Phloeun Prim, Executive Director

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